Häxan : pamphlet contre le fanatisme religieux
Magistral, effrayant, dantesque… voilà les mots qui nous viennent tout de suite à l’esprit après la vision de ce film qu’est « Häxan ». Benjamin signe ici un pamphlet contre le fanatisme religieux, d’une force visuelle incroyable. Nous sommes littéralement hypnotisés par sa vision jusqu’à la conclusion, poignante, du film. Au début des années 20, l’expressionisme allemand et des films comme « Nosferatu », « Faust » où « Le cabinet du Dr Caligari » font peu à peu leur apparition et créés un engouement pour les films fantastiques. C'est alors qu'en 1922, Benjamin Christensen signe « Haxän » où « La sorcellerie à travers les âges ». Véritable docu-fiction avant l’heure, ce film nous présente l’évolution du mysticisme dans la croyance populaire, de l’aube de l’Humanité jusqu’aux années 20, en s’attardant bien évidemment sur la période de l’Inquisition. Ce film fascine par son réalisme, sa mise en scène, et bien évidemment par les thèmes abordés et ainsi que par les prouesses techniques orchestrées. En effet, en traitant d’un sujet aussi sensible de la manière dont il l’a fait, Benjamin Christensen prenait de gros risques pour son époque. Démons et Diable, cérémonies sataniques, élixir d’amour, bébés non baptisés bouillis, possession collective dans un couvent, tortures des inquisiteurs… Voilà ce qui vous attend dans ce film. Certes de nos jours ce genre d’artifices est monnaie courante dans nos salles obscures, mais à l’époque, ce film a dû faire l’effet d’une véritable bombe. Benjamin ne nous prive de rien, parfois violent, tantôt poétique ce film choque. De temps à autre effrayant, mais aussi envoûtant, ce film fait réfléchir. Cette œuvre est définitivement entrée dans le panthéon du 7ème Art. Parler de ce film avec tous les honneurs qui lui sont dû nécessite forcément de faire des révélations scénaristiques dans les lignes qui vont suivre.
Bien que ce film soit coupé en sept chapitres, on dénote trois grandes parties. Trois parties qui ne sont pas liées scénaristiquement mais thématiquement. Tout comme l’a fait Griffith avec son film « Intolérance »
Les débuts du mysticisme
Une introduction qui donne tout de suite le ton du film avec son aspect documentaire. Le réalisateur nous présente différentes gravures et peintures d’époque. Ceci pour nous rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, la science et le mysticisme étaient étroitement liés. On est tout de suite troublé par ces images historiques et envoûté par la musique qui les accompagne. Le fait que Benjamin nous donne les sources de ces illustrations sonne dans notre inconscient comme des preuves de véracité. Cette introduction, constituée de simples images fixes, à l’exception d’une maquette magistralement animée, nous donne les bases pour comprendre ce qui va suivre. On entre dans la seconde partie, où toutes les illustrations que nous avons vu vont prendre vie devant nous.
Le Moyen-âge et l’Inquisition
Cette partie, qui est la plus longue, relève de l’exploit cinématographique. Benjamin Christensen nous fait entrer au cœur du Moyen-âge et de la « Grande » période noire de l’Inquisition, avec un réalisme effrayant. Les décors, les effets spéciaux et les maquillages si réussis donne l’impression que Benjamin a réellement posé sa caméra au Moyen-âge. Il nous conte l’une après l’autre les histoires de sorcières, de croyances mystiques, d’innocents brûlés pour hérésie par simple dénonciation… et on comprend vite qu’il ne faisait pas bon d’être différent à cette époque. C’est dans cette partie que Benjamin va développer son argumentation et sa critique de la folie humaine. Car il faut l’avouer, c’est bien la folie de l’Homme que Benjamin dénonce à travers ce fanatisme religieux. Il s’attaque à la fois aux croyances populaires, aux moines fanatiques de l’Inquisition, aux tortures mentales et physiques, à la délation forcée…
Prenons par exemple cette scène à la fois éprouvante et teintée d’humour noir, où la vieille Maria est forcée de faire des aveux sous la torture, après avoir été accusée à tord de sorcellerie. Elle finie par admettre avoir mis au monde des démons, participer à des sabbats, elle va jusqu'à donner les moindres détails. Alors que l’on est choqué de voir comment des faux aveux peuvent être précis sous la torture, Benjamin va plus loin lorsque la vieille dame se met à accuser de complicité satanique tous ses ennemis. Ainsi ses accusateurs se voient eux même accusés. La folie engendre la folie, un cercle vicieux sans fin. On découvre par la même occasion tous les moyens utilisés par les inquisiteurs pour obtenir des aveux : tortures physiques et morales, chantages et menaces…
C’est durant cette deuxième partie que l’on peut apprécier les exploits techniques digne d'u regrété Stan Winston. Les démons, tout droit sortis des illustrations Moyenâgeuses, sont si crédibles et réalistes qu’aujourd’hui même ils peuvent faire froid dans le dos. On peut aisément s’imaginer la peur qu’ont ressenti les spectateurs en 1922, alors qu'environ trois décennies plus tôt, ils avaient été effrayés par un simple train entrant en gare de la Ciotat. Si les Frères Lumière souhaitaient capturer la réalité, on prend peu à peu conscience avec ce film, que le cinéma peut également servir de reflet aux fantasmes. Outre les maquillages très réalistes, Benjamin fait preuve d’une grande maîtrise du montage mais aussi des effets spéciaux. Tous les artifices découverts par Méliès sont utilisés. Surimpression, images diffusées en marche arrière, animation image par image… ce qui nous vaut de très belles séquences telles que le défilé de sorcières en balais volants, les pièces de monnaies voyageant toutes seules, l’hallucinante scène de la cérémonie du Sabbat, qui restera à jamais graver dans les mémoires. Certes de nos jours, ce sont peut être des effets visuels courants dans le cinéma fantastique, mais si on replace l’œuvre dans son contexte, on se rend compte de l’ingéniosité et du risque pris par Benjamin. Dans un sens on peut comprendre que ce film ait été interdit de diffusion en Suède durant plusieurs années, par contre, la raison donnée l’est moins : apologie du Diable. Comme le montre la dernière partie, Benjamin ne prend en aucun cas le parti du Diable, ni même celui de l’Eglise, bien au contraire.
La science prend la relève
Dans cette dernière partie, Benjamin tente de nous ramener à la raison, de nous prouver que tout cela n’était que folie humaine. La science et le mysticisme n’ont pas lieu d’être liés. Somnambulisme, hystérie, handicap mental, traumatisme psychologique… voilà les manifestations du démon du passé transformées en maladies scientifiquement prouvées du présent. Des milliers de patients aujourd’hui, des millions de morts sur le bûcher hier… Bien que le présent de « Haxän » soit de 1922, les nombreuses percées dans le domaine de la psychanalyse et de la médecine ne font que donner de la force à l’argumentation de Benjamin. Celui-ci utilise habilement le montage parallèle dans sa conclusion, pour nous montrer que l’Homme avait tous faux depuis le début. Sa folie l’a entraîné à créer les superstitions, et c’est également elle qui les a fait perdurer jusqu’à peu.
Le cinéaste, comme pour montrer à quel point l’esprit humain peut être machiavélique, va jusqu’à nous présenter plusieurs appareils de torture, dans une séquence complètement démente. Seulement, Benjamin laisse une touche de malaise dans la conclusion. Si les malades d’aujourd’hui évitent le bûcher, ils sont quand même condamnés à l’enfermement dans les cliniques, où le bonheur est proportionnel à la richesse. (Toujours en se mettant dans l’esprit de 1922, en espérant que l’on ait fait des progrès depuis ?), de plus, le mysticisme et les « sorcières » sont encore présentes aujourd’hui dans notre société, au regard du nombre de voyants et autres rebouteux. Dans son plan final, Benjamin nous livre sa note d’espoir. En effet, un dernier plan de pauvres victimes sur le bûcher, symbolise peut être l’espoir de voir cette folie de l’Homme, disparaître en fumée avec l’évolution.
Au final, ce film apparaît comme une réelle réussite, dont la vision semble incontournable pour les amateurs de cinéma fantastique, mais également pour tout cinéphile. Benjamin fait preuve d’ingéniosité dans sa mise en scène et son montage, si bien qu’il arrive à maintenir le spectateur en haleine jusqu’à la fin. « La sorcellerie à travers les âges » est un film qui se vit pendant et après sa projection. Mais il ne faut pas oublier, si Benjamin s’est basé sur le fanatisme religieux, la folie de l’Homme va bien au-delà. C’est justement ce qui fait la force de cette œuvre. Cette folie étant éternelle, l’œuvre de Benjamin apparaît comme une fresque intemporelle dans l’histoire du cinéma, et nous rappelle inlassablement que les tortures, les délations gratuites et autres folies meurtrières sont encore présentes dans notre société dite civilisée…